La femme qui fuit… mais qui nous revient.

Dans ce livre, on accompagne Anaïs Barbeau-Lavalette sur les traces de sa grand-mère évaporée. Pourquoi cette inconnue a-t-elle choisi, quarante ans plus tôt, de laisser derrière elle deux enfants qui seront confiés à l’assistance publique ? Pour renouer les fils de cette histoire, la fiction vient remplir les blancs de la biographie. Les courts chapitres dressent des instantanés de la vie incandescente de cette femme irréductible aux normes, qui traversa les années 50 au Québec, de l’avant-garde artistique à la sécession politique.

Car Suzanne Méloche, oratrice et poétesse minoritaire mais acharnée, croise la route de Borduas, Gauvreau et Riopelle, et intègre le collectif de peintres, juste avant qu’ils ne signent le manifeste du Refus Global en 1948, appel à la désertion de la scène artistique et muséale, et proclamation d’un art délié des conventions. Elle y fait la rencontre de Marcel Barbeau, avec qui elle aura deux enfants. La mère et l’oncle donc d’Anaïs Barbeau-Lavalette. Mais loin de se contenter d’être « femme de », Suzanne Méloche continue de rédiger des poèmes qui ne seront jamais publiés par le mouvement Refus Global qui fait la part belle aux « créateurs ».

Progressivement mis au ban de la scène académique, les jeunes artistes sont obligés de fuir à la campagne dans une sorte d’exode collectif, pendant lequel ils vivront en communauté, partageant lieux, amours, et nourriture. Mais les conditions matérielles rendent plus dur encore l’accès de ses membres féminins à la pratique artistique. Les lettres de Suzanne Méloche adressées au mentor du groupe, reproduites dans le livre, sont des monuments d’idéalisme : Tout pour l’art ! Oui ! Elle est d’accord. Mais que faire des mômes et des couches-culottes alors ? C’est de cette révolte à n’être que mère, quand elle se sait pourtant géniale, que l’instinct monte de tout foutre en l’air. Un jour d’hiver, la décision est prise. Elle abandonne enfants et compagnon, et prend la route, comme elle l’avait fait quelques années plus tôt pour échapper à une famille étouffante.

S’ensuit une cavale d’une dizaine d’années qui la conduira au coeur des luttes anti-ségrégationnistes et à une expérience de sororité profonde avec celles qui, comme elle, ont abandonné tout ce qui leur restait. Impossible à faire plier, toujours en marge, à l’ombre du Panthéon, Suzanne Méloche réussira pourtant à publier ses écrits tardivement, et les poèmes trouent le texte de sa petite-fille de pointes acides et érotiques. Combien de vies peut-on avoir quand on est une femme-phénix? Suzanne Méloche en aura eu au moins six et les aura vécues intensément. Elle nous apprend: Nous ne sommes pas qu’une. Malgré ce que peuvent en dire les censeurs. Toujours fuyantes, toujours créatrices. Son parcours donne des ailes à qui cherche à se défier des déterminismes.

Réflexion lucide sur les entraves que rencontrent les femmes quand elles veulent accéder à la création artistique, La femme qui fuit est un road-book haletant, où tout roule contre les injustices. La révolte est une force vive qu’Anaïs Barbeau-Lavalette réussit à nous imprimer au front. On est de la famille désormais. On en ressort saisie, joyeuse, et capable de tout. A lire sans se retourner !

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit, Livre de Poche.

Wissam Dief, 9 décembre 2020

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